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Gardelunes

by Matsu Kasumi

(mirrors http://s2b2.livejournal.com/306775.html)

Paris, mai 1629

Ueli retint un soupire et resserra sa prise sur sa hallebarde en regardant s’éloigner les deux Gardes Suisses que Thomas et lui venaient de remplacer. C’était leur dernier poste de la journée et, dans deux heures, ils pourraient aller faire leur rapport au lieutenant Stämpfli et seraient ensuite libres de vaquer à leurs occupations.
Pour Ueli, ces occupations seraient très simples : il avalerait un repas léger et irait se coucher. En effet, il avait accepté de prendre le tour de garde de son camarade Andreas en plus du sien et était donc debout devant diverses portes du Palais Royal du Louvre depuis quelques quatorze heures. Les deux tours de garde avaient été calmes, et la fatigue commençait à se faire sentir.

Après une longue demi-heure sans incident, une domestique arriva dans le couloir pour changer des fleurs. Elle fut rapidement rejointe par une seconde domestique qui se planta à ses côtés et s’adressa à elle avec une rage à peine contenue :
« J’exige des excuses !
– Je ne vois pas pourquoi, » répondit la première domestique sans lever les yeux de sa tâche.

Sentant que les choses risquaient de s’envenimer, Ueli chercha le regard de Thomas, qui avait apparemment eu le même pressentiment que lui. Un bref échange de sourcils levés et de petits signes de tête suffit aux deux hommes pour décider que Thomas resterait devant la porte et qu’Ueli irait séparer les deux domestiques.

Le temps qu’Ueli arrive vers les deux femmes, elles en étaient venues aux mains et il lui fallut les séparer. Il dut même les menacer de les dénoncer à leurs supérieurs pour qu’elles se calment suffisamment pour partir chacune de leur côté.

Revenant à son poste après avoir racompagné la plus virulante jusqu’à l’étage du dessous, Ueli remarqua que la porte du petit salon devant lequel lui et Thomas étaient stationnés était à présent fermée. Il reprit sa place sans trop s’en formaliser, car il n’était pas rare que des nobles s’enferment pour discuter loin des oreilles indiscrètes.

Une vingtaine de minutes plus tard, alors qu’il luttait pour garder les yeux ouvert, Ueli fut parcouru d’un frisson puis ressentit une brève douleur au niveau des tempes. Il jeta un regard inquisiteur autour de lui, mais rien n’avait bougé.
« Toi aussi ? lui demanda Thomas en portant une main à sa tempe.
– Oui, répondit Ueli. Tu crois que c’est magique ?
– Sans doute… La Valette est là dedans après tout. Il amuse sans doute la galerie. »
Ueli acquiesça. La magie, c’était bien connu, avait parfois de petits effets secondaires. Et le Marquis Haymon de la Valette, qui était un des magiciens les plus en vue de la cour de Louis XIII, proposait souvent des démonstrations de ses talents. Puisque personne n’appelait à l’aide dans la salle, c’est que la chose était vraissemblablement sous contrôle et qu’Ueli et Thomas n’avaient pas à s’en inquiéter.

*

Ueli avait à peine dormi trois heures lorsqu’il se réveilla en entendant des voix, comme si une dsicussion avait lieu dans la chambre qu’il partageait avec trois autres de ses camardes. Mais la pièce était vide… Ce qui n’était guère étonnant, puisque Karl et Wolfgang étaient de garde et que Reto était sans doute en train de s’entrainer.
Les voix étaient pourtant bien là. Il s’agissait de deux hommes, parlant une langue qu’Ueli ne connaissait pas. Avant qu’Ueli ne puisse décerner s’il connaissait une des voix, la conversation prit fin et le calme revint dans la pièce. Ueli attendit plusieurs minutes en alerte, puis, n’entendant rien de suspect, se dit que ces voix étaient probablement un résidu de rêve et tâcha de se rendormir afin d’être en forme pour prendre son service.

*

Le lendemain matin, le lieutenant Stämpfli convoqua Ueli peu avant le début de sa garde. Etonné, le Garde Suisse se rendit immédiatement dans le bureau de son supérieur, dont il trouva la porte ouverte. Le lieutenant Stämpfli lui fit signe d’entrer et de fermer la porte.
« Asseyez-vous Fleckenstern, cela vaut sans doute mieux, » déclara le gradé dès qu’il fut dans la pièce.
Intrigué, Ueli obéit.
« De mauvaises nouvelles, monsieur ? hasarda-t-il ne voyant pas d’autre raison pour que le lieutenant le fasse venir de si bon matin et se montre de surcroit prévenant.
– C’est le moins que l’on puisse dire ; Müller et Neudorf sont morts, » déclara Stämpfli, allant comme à son habitude droit au but.

La nouvelle fut un choc pour Ueli qui ne trouva rien à y répondre. Il était d’autant plus secoué par cette annonce qu’il avait passé sa seconde garde de la veille avec Thomas Müller, remplaçant justement Andreas Neudorf…
« Je suppose que je n’ai pas besoin de vous expliquer pourquoi je vous ai fait venir à ce sujet, » déclara le lieutenant Stämpfli alors même qu’Ueli comprenait en quoi il était personnellement touché par ces deux morts.

« Neudorf a été retrové, flottant dans la Seine, il y a une heure. Tout a éét mis en place pour faire croire à un vol qui aurait mal tourné, mais je ne croiss pa qu’un brigand aie pu venir à bout de Neudorf. »
Ueli ne put qu’acquiescer à l’explication du lieutenant, ayant lui-même perdu de nombreux bras de fer face à Andreas, qui était sans doute l’homme à la plus grande force physique du régiment.

« Müller a quant à lui été piétiné par un attelage dont le cocher avait pérdu la maîtrise… dans la ruelle menant à l’appartement des Defleurs. »
Les Defleurs étaient un couple de négociants en vin dont Thomas courtisait la fille cadette, Madeleine, depuis plusieurs mois. Et ils vivaient dans un appartement au dessus de leur boutique, auquel on accédait par un petit escalier depuis une ruelle en cul-de-sac.

« Ces meutres sont juste assez bien déguisés pour qu’aucune enquête n’aie lieu sur le cas de Müller et que celle sur Neudorf n’aboutisse à rien, » précisa le lieutenant Stämpfli.

Ueli se tut un instant, analysant la situation. Deux de ses camardes et amis étaient morts et le coupable ne risquait à priori rien. Pire, il connaissait sans doute au moins Thomas, vu où le piège avait été tendu… et probablement Andreas puisque, et ce n’était pas un secret au sein de la caserne, celui-ci ne savait non seulement pas nager mais avait peur de l’eau depuis une chute étant enfant ; le jeter à la Seine était donc le meilleur moyen de s’en débarasser définitivement.

« Pensez-vous que je sois la prochaine cible ? demanda Ueli après un instant de réflexion.
– Pas forcément, répondit le lieutenant. Votre remplacement de Neudorf n’avait pas été consigné dans le registre avant ce matin ; il est donc probable qu’il aie été tué à votre place et que l’assassin ignore s’être trompé de cible.
– Mais le registre est à jour à présent…
– Non, déclara calmement le lieutenant. J’ai décidé d’omettre ce changement. »

Ueli fixa le lieutenant Stämpfli avec étonnement. Le gradé était notoirement connu pour son côté pointilleux et il aurait été moins étonnant de le voir se plaindre que le caporal en charge des horaires n’aie pas mis le registre à jour.

« Ne soyez pas si surpris, Fleckenstern. Vous et moi savons que ce n’est probablement pas une coïncidence, et je ne prendrai pas le risque de perdre un troisième homme. »

Ueli acquiesça et, comme le lieutenant se levait, il fit de même.

« Je vais mener ma propre enquête ; si vous pouvez être utile, je vous le ferai savoir. Pour le moment, gardez profil bas et faites votre travail sans attirer l’attention. Je vous tiendrai au courant. »

Comprenant le congé implicite, Ueli salua son supérieur et quitta la pièce.

*

Ueli escortait le carrosse du roi lorsqu’il entendit à nouveau les voix. C’étaient les mêmes deux voix masculines que la nuit précédente, mais cette fois une femme leur répondait. Les voix s’exprimaient dans une langue inconnue d’Ueli, mais il estima que c’était probablement la même que l’autre soir. Il regarda autour de lui, cherchant la source des voix, mais il était à cheval dans Paris. Il était impossible qu’il puisse entendre une conversation aussi distinctement ! Sauf bien sûr si la magie était de la partie…

Le Garde Suisse repensa à sa longue journée de garde et à la porte fermée du petit salon dans lequel s’étaient réfugié, entre autres, le Marquis de la Valette, et d’où avait émané une onde magique. Il s’agissait peut-être d’une coïncidence, mais cela pouvait aussi être lié aux morts de Thomas et d’Andreas. Il semblait à Ueli que la solution la plus sage était de vérifier si une de ces voix était celle du Marquis de la Valette avant de tirer la moindre conclusion. Cela ne serait sans doute pas difficile, puisque le Marquis était l’un des personnages les plus en vues de la cours et qu’Ueli passait toutes ses gardes à patrouiller dans le Louvre ; ils finiraient bien par se croiser.

*

Trois jours plus tard, Ueli n’avait toujours pas entendu le Marquis. Il l’avait aperçu la veille, marchant avec d’autres courtisans dans un couloir que le Garde Suisse gardait, mais une des femmes qui l’accompagnaient était occupée à raconter une histoire et Ueli n’avait entendu qu’elle. Sa seule certitude, bien maigre, était qu’elle n’était pas la femme qu’il entendait dans sa tête.

Ueli entamait sa dernière heure de garde en se demandant s’il ne devrait pas aller tout de même parler de ces voix au Lieutenant Stämpfli lorsqu’il entendit à nouveau la femme. Il fallut plusieurs minutes pour que les hommes lui répondent, mais ils finirent par se mettre à converser rapidement, toujours dans leur langage inconnu.
Le Garde Suisse ne leur prêtait qu’une oreille distraite, préférant se concentrer sur sa tâche de garde, mais il reconnut tout de même les mots “Porte Saint-Honoré” lorsque l’un des hommes les prononça. Ecoutant avec plus d’attention, Ueli entendit la femme répéter ces mêmes mots.
C’était la première fois qu’Ueli reconnaissait des mots dans les échanges des voix, aussi décida-t-il, malgré la maigreur de l’indice, qu’il se rendrait à la porte Saint-Honoré dès que possible.

*

Il faisait nuit lorsqu’Ueli atteignit la porte Saint-Honoré. Il s’arrêta un peu avant d’atteindre le bâtiment, se glissant dans l’ombre d’une ruelle d’où il pouvait apercevoir les miliciens qui gardaient l’accès à la ville.
Tout était calme, ce qui était malheureusement à prévoir ; connaître le lieu d’un potentiel rendez-vous et pas l’heure ne menait que rarement à une grande découverte. Ueli décida cependant d’attendre un peu, se donnant minuit et quart comme délais pour repartir vers sa caserne si rien ne s’était passé.

Minuit sonna bientôt sans que rien ne soit arrivé et le Garde Suisse observa le changement de gardes devant la porte avec un petit sourire indulgent face au manque de professionnalisme flagrant des miliciens.

Très peu de temps après, les miliciens laissèrent passer un homme grassouillet conduisant une charrette. Pouvoir ainsi entrer dans Paris de nuit signifiait qu’il devait disposer d’une autorisation spéciale, ou alors avoir des amis biens placés. Quel que soit son cas, cet homme était intéressant. De plus, sa charette portait les amriores d’un fournisseur connu d’objets magiques. Ueli décida donc de le suivre, en espérant qu’il le mène à une personne qu’il pourrait entendre parler et identifier comme l’une des voix dans sa tête. Cette probabilité était bien entendu mince, mais au moins aurait-il essayé.
Il suivit ainsi la charrette en essayant de ne pas se faire remarquer. Il se réjouit d’ailleurs qu’il fasse nuit, car il était loin d’être un expert en filature.

Deux rues plus loin, la charrette tourna à gauche et, alors qu’elle était hors de son champs de vision, Ueli entendit un choc sourd, comme un sac qui tomberait au sol. Il pressa le pas et, tournant l’angle de la rue au plus près du mur, découvrit la charrette arrêtée. Un tas pouvant bien en être le conducteur gisait au sol à côté du véhicule et un homme dont la corpulence était bien plus athlétique que celle du conducteur montait dans la charrette.

Ueli laissa la charrette repartir et s’approcha pour constater que le tas était bel et bien le corps sans vie de son précédant conducteur. S’agenouillant près du corps, le Garde Suisse pu constater que l’homme avait été abattu d’un carreau d’arbalète en pleine gorge. Ueli ferma les yeux de l’homme et, ne pouvant rien faire pour lui, décida de suivre la charrette un peu plus loin. Que celle-ci aie ou non un rapport avec les voix dans sa tête, un crime venait d’être commis et il était donc de son devoir d’identifier le coupable. Les coupables en l’occurrence, car le nouveau conducteur de la charrette venait d’être rejoint par trois autres hommes, qui escortaient à présent le véhicule, marchant à ses côtés, la main sur le pommeau de leur épée.

Ueli se redressa et, ayant l’impression d’être observé, se retourna. Il découvrit derrière lui un homme, tout de noir vêtu, qui le tenait en joue à l’aide d’un pistolet. À cette distance, l’homme n’avait aucune chance le rater, Ueli le savait et, à en juger par son sourire, l’homme aussi.

Ueli entendit alors un fracas d’épées derrière lui. Il vit l’homme en noir lever les yeux et regarder, surpris, par dessus son épaule, en direction de la charrette. Sachant qu’une telle occasion nese représenterait pas, le Garde Suisse dégaina sa rapière et se jeta sur l’homme en noir. Celui-ci se ressaisit et tira, mais Ueli était déjà en mouvement et la balle ne fit que lui effleurer le haut du bras gauche. Malgré sa blessure, il continua son mouvement et sa rapière vint se planter dans le ventre de l’homme, qui lâcha son pistolet et poussa un cri de douleur. Ueli ne lui laissa pas le temps de faire plus et lui trancha la gorge.

Il recula ensuite et, certain que l’homme était mort, rengaina son arme avant de s’accorder un instant pour vérifier l’état de son bras. La blessure était relativement profonde et il faudrait sans doute recoudre, mais au moins arrivait-il à bouger chacun de ses doigts sans douleur supplémentaire.
Satisfait de ce constat, Ueli se tourna vers la charrette et pu voir qu’un combat y faisait rage. Le fracas qui lui avait sauvé la vie était dû à trois Mousquetaires quit avaient pris la charrette d’assaut, et il ne restait déjà plus que deux des hommes qui avaient pris le véhicule. L’un d’eux tomba sous les coups d’un Mousquetaire, mais le dernier, celui qui conduisait et qui était à présent debout sur son siège, tenait bon, profitant de l’avantage que lui donnait la hauteur.

Un reflet attira l’attention d’Ueli et, levant les yeux, il repéra un autre homme, posté sur un toit et dont la silhouette se découpait dans la nuit. Si la lune n’avait pas été aussi proche d’être pleine, Ueli ne l’aurait sans doute pas vu, mais la nuit était suffisamment claire pour qu’il constate que cet homme était en train d’armer une arbalète.
Sans hésiter, Ueli sortit son propre pistolet et tira. Il toucha l’homme du toit à la jambe, ce qui lui fit perdre l’équilibre et basculer. Cette chute attira l’attention du conducteur de la charrette et donna aux Mousquetaires l’occasion d’en finir avec lui.

Ueli rangea son pistolet et se dirigea ensuite vers la charrette. Il n’était plus qu’à quelques pas lorsque l’homme du toit se releva à moitié et mis sa main dans sa veste.

« Attention ! »
Le Garde Suisse pointa l’homme qu’aucun des Mousquetaires ne regardait. Mais, contrairement à ce qu’Ueli avait cru, il ne sortit pas une arme. En fait, il disparut tout simplement.

Un des Mousquetaires lacha un juron avant de courir vers l’endroit où était l’homme une seconde plus tôt.
Les deux autres échangèrent un regard et l’un d’eux approcha Ueli alors que l’autre vérifiait le contenu de la charrette. Celui qui vint vers le Garde Suisse était grand et élancé, presque au point de la maigreur, avec des cheveux noirs, des yeux sombres et arborait une moustache et une barbichette parfaitement taillées à la dernière mode. Ueli remarqua que son uniforme n’était pas exactement celui d’un Mousquetaire du Roi ; il portait bien une casaque bleue à croix blanche, mais il y avait un croissant de lune en dessus de la croix. Il ne s’attarda cependant pas sur ce détail mais plutôt sur la rapière que l’homme avait toujours en main, sur le pistolet chargé qu’il avait à la ceinture et sur son absence de sourire.

« Bonsoir monsieur, déclara le presque-Mousquetaire en touchant son chapeau. Et merci pour le coup de main.
– Bonsoir, répondit Ueli en touchant également son couvre-chef.
– Permettez-moi de me présenter, poursuivit l’homme. Arsène de Floque, Gardelune. »

Le Garde Suisse ne répondit pas immédiatement, tant il était surpris. Bien sûr, il avait entendu parler des Gardelunes, la troupe de Mousquetaires d’élite qui enquêtait sur les affaires magiques, mais ces hommes étaient presque un mythe ; on les disait au dessus de la loi et dotés de capacités surnaturelles… La moitié des rumeurs à leur sujet était sans doute fausse et le reste une grossière exagération. Mais tout de même, l’idée qu’Ueli se faisait des Gardelunes n’avait pas de place pour les prises de parti sur de simples vols de charrettes, même pleines d’objets magiques.

Le dénommé Floque leva un sourcil interrogateur et Ueli se ressaisit.
« Ueli Fleckenstern, Enseigne aux Gardes Suisses du Louvre, se présenta-t-il.
– Garde Suisse, rien que ça ? demanda Floque avec suspicion.
– Je confirme ! » intervint le second homme, qui en avait terminé avec la charrette et les rejoignait. Il s’exprimait avec un léger accent de Gascogne et était plus petit que Floque et Ueli, avec des cheveux bruns et des yeux assortis. Il portait la moustache, mais pas de barbe et, surtout, avait la même casaque à croix et lune que Floque, ce qui en faisait probablement également un Gardelune.

« Il existe bien un Garde Suisse de ce nom-là. Arrivé à Paris il y a quatre ans, nommé enseigne il y a cinq mois, poursuivit le second Gardelune à l’intention de son camarade.
– Si tu le dis, concéda Floque en rengainant sa rapière.
– Bien sûr que je le dis, sourit le second Gardelune avant de se tourner vers Ueli et de se présenter avec une petite courbette. Donatien de Cassagnes, Gardelune.
– Donatien a la meilleure mémoire du pays, si ce n’est du monde, expliqua Floque. Lire et apprendre les listes de membres des différents corps de métiers de la capitale fait partie de ses passe-temps favoris.
– On s’occupe comme on peut, » se justifia Cassagnes avec un petit haussement d’épaules.

Le Garde Suisse ne savait trop quoi répondre à cela, mais il n’eut pas besoin de se le demander longtemps car le troisième Gardelune, qui faisait environ la même taille qu’Ueli, bien qu’un peu moins large d’épaules, revint alors vers eux. Il portait lui aussi la casaque à croix et lune, avait les cheveux auburn, des yeux noisettes soulignés de cernes et n’avait apparemment pas pris le temps de se raser depuis au moins deux jours. Pour ajouter à son air fatigué, il parlait seul avec un accent breton :
« Sûrement une amulette de téléportation… Ces choses valent une fortune et sont à usage unique. Mais ça ne nous aide pas beaucoup. Peut-être qu’en analysant le sang qu’il a laissé on pourrait… Par tous les Dieux ! s’exclama-t-il soudain en remarquant Ueli.
– Notre spécialiste en magie, Gwendal de Kergariou, expliqua Floque à l’intention du Garde Suisse. Gwendal, voici Ueli Fleckenstern ; un Garde Suisse qui allait justement nous expliquer pourquoi il s’intéressait à notre chargement…
– Tu vois un Garde Suisse, moi je vois surtout un blond, bien bâti, aux yeux verts et avec une blessure au bras gauche ! » s’exclama Kergariou, un immense sourire venant illuminer son visage.

Floque fronça les sourcils et Cassagnes poussa un soupire las.
« Je vous l’avais bien dit ! » s’enthousiasma pour sa part Kergariou. Puis, devant le peu d’entrain de ses camarades, il les ignora et expliqua à Ueli :
« Je vous ai vu dans ma boule de cristal. Je savais que nous allions nous rencontrer.
– Vraiment ? » demanda el Garde Suisse, surpris. À sa connaissance, les visions offertes par les boules de cristal étaient loin d’être précises, même pour un maître en magie. Mais il s’agissait de Gardelunes… tout était donc possible.

« Bien sûr, répondit Kergariou. Par contre, à en juger par la fraicheur de votre blessure, il semblerait que je vous aie vu dans le futur… Il faudrait d’ailleurs songer à examiner ce bras.
– Parfait, coupa Floque. Le Garde Suisse va nous accompagner et je l’interrogerai pendant que tu le recouds. »
Le ton était sans réplique, mais Ueli ne s’en plaignit pas. D’une part parce qu’il avait l’habitude de suivre des ordres et d’autre part parce qu’une occasion d’en apprendre plus sur les Gardelunes ne se refusait pas.

*

Ueli rentra à la caserne au lever du jour et se rendit immédiatement au bureau du lieutenant Stämpfli. Celui-ci leva les yeux de la lettre qu’il rédigeait et lui fit signe d’entrer. Ueli s’exécuta et ferma la porte derrière lui.

« Fleckenstern, salua le lieutenant.
– Monsieur.
– Vous n’avez pas l’air d’avoir beaucoup dormi…
– Non, monsieur, mais j’ai mes raisons, » déclara Ueli. Le lieutenant posa sa plume et le fixa.

« Je vous écoute.
– C’est à propos des meurtres d’Andreas et de Thomas, expliqua Ueli. J’ai… Je me suis souvenu d’un détail arrivé pendant que je remplaçais Andreas, mais j’ai préféré vérifier avant de vous en parler. Pour vous épargner une éventuelle perte de temps.
– Et cette vérification, fut-elle concluante ?
– En quelque sorte… Je ne sais pas qui en est le commanditaire, mais il y a de très fortes chances pour que les Gardelunes soient déjà sur ses traces.
– Les Gardelunes, répéta le lieutenant avec stupéfaction.
– Oui monsieur. Thomas et moi avons été pris par hasard dans le champs d’un sortilège lors de notre garde et il est probable que cela soit pour nous éviter d’en ressentir les effets que les assassins ont été envoyés.
– De quels genres d’effets parle-t-on exactement ? demanda le lieutenant.
– Nous n’en sommes pas encore pleinement certains, répondit Ueli. Les Gardelunes aimeraient m’examiner pour en avoir le coeur net. Avec votre permission, bien sûr. »

Stämpfli ne répondit pas tout de suite et Ueli profita de sa réflexion pour sortir la lettre que de Cassagnes lui avait remis de la part de son capitaine.
« Ils m’ont transmis ce document pour vous, » précisa-t-il en lui tendant la lettre.

Le lieutenant parcouru la lettre avec attention, puis la posa, se gratta le menton un instant et finit par hocher la tête et lever les yeux vers Ueli.
« Vous semblez vous être embarqué dans une sacrée aventure, Fleckenstern, commenta-t-il.
– Effectivement monsieur, mais j’aimerai en connaître le dénouement.
– Moi aussi. C’est pour cela que je vais vous donner une permission. Vous effectuerez votre garde de cet après-midi, puis vous serez officiellement en congé et vous vous mettrez au service des Gardelunes et les aiderez, comme ils le demandent, dans leur enquête.
– Merci monsieur.
– Je mets tout de même une condition à cet arrangement, précisa le lieutenant.
– Je vous écoute.
– Quelqu’un est venu consulter les registres dans mon bureau, sinon ils n’auraient pas su qui cibler et Neudorf et Müller seraient peut-être encore parmi nous. Cela signifie qu’il y a une taupe dans nos rangs. Trouvez-la.
– À vos ordres monsieur, » répondit Ueli en saluant.

*

Le lendemain matin, Ueli se présenta à l’hôtel du Lion. C’était une demeure comme tant d’autres à Paris, mais celle-ci avait la particularité de servir de quartier général aux Gardelunes. Une gouvernante vint lui ouvrir et le guida jusqu’à une pièce au sous-sol où l’attendait Kergariou.

La pièce était une sorte de laboratoire de magie mal rangé, remplie de nombreux objets étranges, dont certains bougeaient d’eux même, et de livres couverts de runes. Ce qui attira cependant le regard d’Ueli fut Kergariou lui-même. Le Gardelune lisait, installé en travers d’un grand fauteuil, une jambe par dessus un des accoudoirs et le dos cambré, tenant un parchemin au dessus de sa tête. Il était cette fois rasé de près et ses cernes avaient disparu. Il ne s’en doutait probablement pas, mais Kergariou éveillait chez Ueli en cet instant des envies peu avouables.
« Ah vous voilà ! s’exclama le Breton en laissant tomber son parchemin. Entrez, entrez, rien ici ne devrait exploser… en théorie du moins, » poursuivit-il en se levant.

Ueli entra et, alors que la gouvernante fermait la porte derrière lui, se demanda à quel point Kergariou était sérieux. Repérant sur une table ce qui ressemblait fortement à des grenades alchimiques en cours de fabrication, il décida d’éviter de trop y penser.
Il concentra donc son attention sur le Breton, lequel avait récupéré une espèce de gros anneau en cuivre sur une étagère.

« Mettez-vous à l’aise, déclara Kergariou en désignant le fauteuil dont il s’était levé. Je vais juste tester que le sort qui vous affecte soit bien celui auquel je pense. Et donc, que vous ne risquez rien. Ensuite… il faudra sans doute attendre que vous entendiez des voix. Mais je suis certain que nous allons trouver comment nous occuper, » termina-t-il avec un clin d’œil séducteur qui surprit le Garde Suisse.

Ueli s’assit, bien droit, et pausa son chapeau sur ses genoux. Kergariou sourit et vint placer l’anneau en cuivre sur la tête du Garde Suisse. Deux fines cordelettes auxquelles étaient attachés des rubans de couleurs à intervales irréguliers pendaient de l’anneau et le Gardelune en attrapa les extrémités. Il se mit ensuite debout à quelques pas d’Ueli, de sorte que les cordelettes soient tendues et commença à psalmodier.
Ueli reconnut immédiatement que la langue qu’utilisait Kergariou pour son incantation était la même que celle parlée par les voix qu’il entendait parfois. Après quelques phrases, Ueli ressenti la même brève douleur aux tempes que quelques jours plus tôt devant le petit salon. De Kergariou continua d’incanter et certains des rubans se mirent à bouger, comme poussés par une légère brise.

Finalement, de Kergariou se tut et les rubans retombèrent.
« Très bien, déclara le Gardelune en venant récupérer l’anneau. C’est bien ce que j’avais deviné d’après votre description. Un simple sort de communication à distance. Je pourrais le lever, mais nous pourrions avoir besoin de ce que vous entendrez.
– Vous n’aurez qu’à le lever une fois que nous aurons appréhendé ces conspirateurs, » déclara Ueli.
Kergariou hocha la tête et, ayant jeté l’anneau de cuivre dans la direction générale de l’étagère où il l’avait pris, revint vers le fauteuil où le Garde Suisse était toujours assis.

« Il ne nous reste donc plus qu’à attendre que vous entendiez à nouveaux ces voix. Et j’ai quelques idées assez précises sur comment passer le temps… » déclara-t-il avec une lasciveté qui ne laissait aucun doute quant à la nature des passes-temps qu’il imaginait.

Ueli n’avait rien contre ce genre de proposition, bien au contraire, mais il se demandait tout de même comment le Gardelune savait.
« Et qu’est-ce qui vous fait croire que je suis intéressé par vos idées ? » demanda-t-il donc, en posant tout de même une main sur la hanche de de Kergariou afin que celui-ci comprenne que la question ne signifiait en rien que ses intentions n’étaient pas les bienvenues.

Kergariou sourit et expliqua :
« Je vous l’ai dit, je vous ai vu dans ma boule de cristal. Et la vision était délicieusement explicite ; nous étions nus et vous étiez au dessus de moi, vous apprétant à me posséder… »
De Kergariou se passa la langue sur les lèvres, ferment à demi les yeux en se remémorant sa vision qu’Ueli n’avait aucun mal à imaginer.
« Bien sûr la boule de cristal n’est pas une science exacte, poursuivit le Gardelune. Mais je…
– Vous parlez trop, le coupa le Garde Suisse.
– C’est vous qui posez des questions, remarqua Kergariou. Mais vous avez raison, il y a un temps pour tout, concéda-t-il également. Je dois cependant vous demander une dernière faveur.
– Je vous écoute.
– Appelez-moi Gwendal. »

Ueli acquiesça et le Gardelune sourit de plus belle. Gwendal prit le chapeau qu’Ueli avait toujours sur les genoux et le lança à travers la pièce. De l’autre main, il poussa légèrement le genou du Garde Suisse, l’invitant à écarter les jambes, ce qu’Ueli fit sans se faire prier.
Gwendal se laissa alors tomber à genoux entre les jambes d’Ueli et défit son pantalon, libérant son membre déjà partiellement dressé. Le Gardelune eut un sourire apréciateur, puis il enroula une main autour de la verge d’Ueli et y imprima un lent mouvement.

Ueli se laissa faire un moment, savourant l’attention. Il observait Gwendal, concenré sur sa tâche, les yeux mis clos et la bouche entrouverte. L’image était des plus agréables, surtout pour le Garde Suisse qui n’avait que rarement l’occasion de prendre ainsi du bon temps.

Le Gardelune se passa soudain la langue sur les lèvres, sans doute sans y penser, et Ueli ne put s’empêcher d’imaginer cette bouche sur lui. Espérant que Gwendall comprendrait le message, il posa une main sur son visage, caressant doucement ses lèvres à l’aide de son pouce.

Le Gardelune leva les yeux, fixant son regard dans celui d’Ueli, puis, avec un sourire malicieux, happa le pouce d’Ueli et se mit à le sucer consciencieusement. Il fit jouer sa langue sur le doigt au même rythme qu’il caressait la verge du Garde Suisse.

Ueli soutint le regard brillant de passion de Gwendal et posa simplement son autre main sur l’épaule du Gardelune, le poussant légèrement en avant. Gwendal secoua négativement la tête et ne fit pas non plus mine de bouger lorsqu’Ueli retira sa main, ôtant de sa bouche le pouce qu’il suçait avec tant d’application.

Ueli poussa un grognement frustré ; il voulait plus et Gwendal le savait et jouait avec ses nerfs. Le Gardelune haussa d’ailleurs un sourcil en réponse et posa son autre main sur les bourses du Garde Suisse, les malaxant doucement.

Ueli ferma les yeux, savourant les caresses. C’était bon, c’était même excellent, mais ce n’était pas suffisant. Il rouvrit les yeux et constata que le Gardelune avait baissé les siens, observant à nouveau son ouvrage. Il s’était légèrement rapproché et le Garde Suisse pouvait sentir son souffle sur son gland.

« Gwendal… » Ueli n’eut pas besoin d’en dire plus. Entendre son nom ainsi gémit plus que prononcé suffit au Gardelune pour comprendre la requête et, avec un petit sourire satisfait, il s’exécuta sans attendre. Il commença par lécher la verge sur toute sa longueur, puis la prit en bouche entièrement, profondément.

Ueli agrippa les accoudoirs du fauteuil pour ne pas être tenté de poser ses mains sur la tête du Gardelune et de lui imposer son rythme. Il avait décidé qu’il le laisserait faire et il s’y tiendrait. L’exercice était d’ailleurs beaucoup plus facile à présent. Il suffisait au Garde Suisse de baisser les yeux et d’apprécier le spectacle et les sensations. Gwendal savait s’y prendre, alternant coups de langue sur la longueur et sur le gland avec des prises en bouche plus ou moins profondes tout en continuant de caresser ses bourses.

Gwendal était concentré sur sa tâche, mais il finit tout de même par lever les yeux, cherchant le regard d’Ueli. Il le trouva et s’arrêta un instant, la bouche ouverte, l’extrémité de la verge d’Ueli appuyée sur sa lèvre inférieure et ils se fixèrent. Puis lentement, délibérément, le Gardelune fit jouer sa langue autour du gland avant de fermer la bouche autour du membre et de le prendre en bouche aussi loin qu’il le pouvait. Il recula ensuite, toujours aussi lentement, puis répéta le mouvement de plus en plus rapidement et Ueli se sentit au bord de l’extase.

Ueli n’eut rien besoin de dire ; Gwendal ferma simplement les yeux et, après un dernier aller-retour, avala l’orgasme du Garde Suisse. Il recula ensuite et, s’appuyant d’une main sur la cuisse d’Ueli, se releva.
« Je vous avais dit d’employer mon prénom, » s’amusa le Gardelune et Ueli ne pu que sourire face à son air satisfait.

Le Garde Suisse s’accorda quelques instants pour reprendre ses esprits en observant Gwendal. Le Gardelune avait les yeux brillants, les joues rougies et les lèvres gonflées… son visage était une image de débauche qui contrastait avec son uniforme parfaitement en place.
Ueli allait lui proposer d’y remédier lorsque les voix se firent à nouveaux entendre dans sa tête.

*

Ueli avait répété de son mieux ce que disaient les voix et Gwendal avait pu en déduire le langage utilisé, qui était celui des druides, une langue très couramment parlée par la plupart des mages. Les deux hommes et la femme semblaient préparer un attentat, mais il s’exprimaient par code et l’identité de leur cible était donc difficile à établir. Ce qui était par contre certain, c’est qu’ils étaient contrariés de ne pas avoir pu récupérer le contenu de la charrette.

La charrette contenait du matériel magique destiné aux Gardelunes : des amulettes venant du nouveau monde et des ingrédients pour des potions, principalement. Mais elle contenait aussi une boîte scellée que Gwendal, pourtant responsable des objets magiques dans le régiment, n’avait pas commandé. Cette boîte était sans doute ce que les conspirateurs voulaient récupérer, mais Gwendal n’avait pas encore réussi à l’ouvrir.

Floque et Cassagnes avaient pour leur part enquêté sur les hommes en noir venus voler la charrette. Il s’agissait de mercenaires, probablement engagé pour cette opération uniquement, mais l’un d’eux avait un tatouage particulier qui avait permis aux Gardelunes de remonter jusqu’à la Cours des Miracles, où quelques pièces dans les bonnes mains leur avaient appris que l’homme vivait avec sa soeur. Laquelle ne s’était pas fait prier pour raconter comment son ingrat de frère avait reçu un homme riche qui l’avait payé d’avance pour un travail mais qu’il n’avait pas donné la moindre pièce à sa pauvre sœur.
Cassagnes, qui savait y faire avec les femmes, était retourné la voir pour lui offrir des chaussures neuves en remerciement de ses informations et elle lui avait alors donné des éléments supplémentaires, notamment au sujet de la discussion que son frère avait eu avec l’homme.

Il était cependant difficile d’avancer plus loin dans l’enquête sans indices supplémentaires et, pendant que Gwendal s’efforçait d’ouvrir la mystérieuse boîte, Ueli attendait en compagnie de Floque et Cassagnes. Leur présence, bien que sympathique, n’était pas aussi distrayante que l’avait été celle de Gwendal mais le Garde Suisse était habitué à passer de longues heures sans bouger.
Cassagnes était pour sa part plongé dans un livre, mais Floque tournait en rond. Au bout d’un moment, il finit par se planter devant Ueli.

« Que diriez-vous d’un duel ? proposa-t-il. Et par “duel” je veux dire un entrainement face à face, bien entendu. Rien de meurtrier… ni de contraire à la loi. »
Ueli hésita quelque peu, car son bras n’était pas encore complètement remis de la blessure survenue quelques jours plus tôt. Cependant un peu d’exercice ne lui ferait sans doute pas de mal, aussi finit-il par accepter.

« Les règles sont simples, expliqua de Floque. Tout est permis, sauf les armes à feu. Le combat dure jusqu’à ce que l’un d’entre nous abandonne. Cela vous convient-il ?
– Cela me convient, » acquiesça Ueli.

Floque sourit et emmena le Garde Suisse jusqu’à la salle d’armes des Gardelunes, au milieu de laquelle il se plaça, dégainant sa rapière. Ueli traversa lentement la salle pour venir se placer face à son adversaire, prenant le temps d’observer son environnement.
La salle était spacieuse et haute de deux étages, illuminée par de grands lustres et avait sur ses murs de nombreux râteliers avec toutes sortes d’armes. La salle comportait même une galerie, à laquelle apparut bientôt Cassagnes.

Une fois face à Floque, Ueli sortit sa rapière et sa main gauche. Floque salua et se mit en garde. Le Garde Suisse salua en retour et attaqua le premier. Il ouvrit volontairement la danse avec un coup prévisible, pour jauger son adversaire. Floque para sans difficulté et enchaina sur une feinte technique qu’Ueli ne pu parer que de justesse.

Les quelques échanges qui suivirent tinrent plus de l’échauffement ; chacun jaugeant l’autre et aucun n’attaquant avec toutes ses capacités. Ueli sentait cependant que le Gardelune avait l’avantage sur le plan technique. De plus, son bras commençait à le faire souffrir ; il était donc temps d’agir.
Le Garde Suisse plaça une, puis deux, et même trois attaques plus fortes pour signifier à son adversaire que les choses sérieuses commençaient. Comme il l’avait prévu, Floque comprit et attaqua à son tour de plus belle, le forçant à reculer vers un des murs de la pièce.

Une fois à deux pas du mur, Ueli se fendit, attaquant d’estoc en direction du ventre de Floque. Lequel para sans difficulté, envoyant voler la rapière du Garde Suisse loin de sa main. Floque paru un instant surpris ; ce genre de coup pouvait certes désarmer un novice, mais perdre ainsi son arme était incongru de la part d’un adversaire du niveau d’Ueli. Le Gardelune ne réfléchit cependant pas et, éloignant la rapière d’un coup de pied, tendit son arme dans le prolongement de son bras, en direction de la gorge du Garde Suisse.

Ueli recula jusqu’à être collé au mur et, feignant la résignation, écarta les bras, lâchant sa main gauche. Le regard de Floque se posa comme prévu sur la dague qui tombait et il ne vit pas la main droite du Garde Suisse se refermer sur le manche d’une des hallebardes qui étaient au râtelier juste à côté de lui.
Sans attendre, Ueli utilisa le manche de la hallebarde pour donner un coup dans l’estomac de Floque. Surpris, le Gardelune se plia en deux et Ueli en profita. Il fit tourner sa nouvelle arme et l’accrocha dans le panier de la rapière de Floque, l’obligeant à lâcher sa lame. Envoyant la rapière voler plus loin, Ueli continua son mouvement tournant en se rapprochant du Gardelune et termina en frappant l’arrière du mollet de Floque à l’aide du manche de la hallebarde, l’obligeant à poser le genou à terre.

Bon joueur, Floque leva les mains.
« Je me rends, » déclara-t-il et Ueli recula, le laissant se relever.
« Vous avez volontairement perdu votre arme, commenta le Gardelune.
– Effectivement, admit Ueli. L’épée n’a jamais été mon outil de prédilection et vous aviez précisé que tout était permis…
– C’est vrai, admit Floque. M’accorderez-vous une revanche ?
– Bien entendu. »

Le Gardelune sourit et alla récupérer sa rapière. Ueli ramassa également sa rapière et sa main gauche, mais il les dépausa au bord de la salle ; il ne comptait pas s’en servir cette fois.

Ils se saluèrent et Ueli attaqua immédiatement, profitant de l’allonge supplémentaire que lui offrait la hallebarde. Floque évita cependant le coup et se rapprocha immédiatement pour contre-attaquer. Ils échangèrent ainsi quelques attaques, mais tous deux savaient que la hallebarde était plus utile contre une foule ou une charge de cavalerie qu’en duel et que le Garde Suisse se fatiguerait le premier, surtout avec son épaule blessée. Il suffisait donc à Floque d’attendre…

Ueli ne comptait bien sûr pas s’avouer vaincu aussi facilement et il attaqua de toutes ses forces, espérant que le Gardelune ferait une erreur avant que lui-même ne soit à bout de souffle. Après trois parades difficiles, Floque attaqua de taille et Ueli para de justesse, la rapière de son adversaire laissant une petite entaille dans le manche de sa hallebarde.
Floque sourit et attaqua à nouveau. Mais cette fois, lorsqu’Ueli para, la rapière du Gardelune s’enflamma et passa au travers du manche de la hallebarde comme à travers une motte de beurre, laissant derrière elle deux morceaux de bois calciné.

Ueli recula, interdit, et regarda la lame enflammée que Floque faisait à présent tournoyer avec désinvolture.
« Tout est permis, rappela-t-il avec un sourire moqueur. Y compris la magie. »

Ueli hésita à continuer, mais il était désarmé, fatigué et son bras le faisait souffrir. De plus, l’énervement n’était pas son meilleur allié en combat. Il ravala donc sa fierté et, jetant les morceaux inutilisables de la hallebarde, se rendit.

Des applaudissements retentirent de la galerie et, levant les yeux, le Garde Suisse constata que Cassagnes n’était plus leur seul spectateur ; il avait été rejoint par Gwendal et par un homme qu’Ueli pris d’abord pour Tréville, le capitaine des Mousquetaires du Roi. La ressemblance était frappante, à cela près que l’homme portrait l’uniforme des Gardelunes et était défiguré par une brûlure sur toute la partie droite de son visage.

« Bel échange, commenta le presque-sosie de de Tréville, mais nous avons plus urgent à traiter. Venez dans mon bureau. Tous les quatre, » déclara-t-il avant de quitter la galerie. Cassagnes le suivit immédiatement, mais Gwendal préféra sauter par dessus la barrière de la galerie pour rejoindre Ueli et Floque dans la salle d’armes. Le Breton flotta plus qu’il ne tomba, atterrissant aussi facilement que s’il n’avait enjambé qu’un muret.

« C’est magique, indiqua inutilement Floque en se dirigeant vers la sortie de la pièce.
– Magnifique ! s’exclama pour sa part Gwendal en venant vers Ueli. Non seulement vous avez poussé Arsène à utiliser son arme secrète en moins de cinq minutes, mais en plus vous l’avez d’abord battu. C’était très impressionnant ! J’ai rarement vu une telle maîtrise de la hallebarde.
– Je suis Garde Suisse, lui rappela Ueli.
– Oui, bien sûr, concéda Gwendal. Mais il n’empêche qu’en plus d’être agréable à regarder, vous êtes doué avec un manche. Je pourrai sans doute vous faire une arme personnalisée quand on en aura terminé avec cette affaire. Il faudra que je tienne compte de votre technique, mais je pense qu’un sort de foudre, activable sur le même principe que les flammes d’Arsène pourrait être intéressant… Qu’en pensez-vous ? »

Ueli eut besoin d’un instant pour analyser cette offre. La magie semblait être une chose qui coulait de source pour les Gardelunes, alors qu’elle n’était pour le reste de la population qu’un amusement de riches. Le Garde Suisse était cependant en train de réaliser qu’elle faisait de plus en plus partie de sa vie, et que des épées enflamables ou des hallebardes créant de la foudre étaient choses possibles. Il doutait cependant que le lieutenant Stämpfli ne lui laisse une arme non-réglementaire pour prendre ses tours de garde, aussi préféra-t-il changer de sujet.

« Je pense surtout que nous sommes attendus, déclara donc le Garde Suisse en partant à la suite de Floque
– Vous avez raison, remarqua Gwendal en lui emboîtant le pas. Le capitaine n’aime pas attendre.
– C’est donc votre capitaine ? demanda Ueli.
– C’est le capitaine de Tréville, en effet. »

Ueli s’arrêta pour regarder Gwendal, mais le Gardelune semblait sérieux. C’était pourtant impossible ; Ueli avait aperçu Tréville dans les couloirs du Louvre deux jours plutôt et celui-ci n’était absolument pas défiguré. Tréville était de surcroit déjà capitaine des Mousquetaires du Roi et Ueli doutait qu’il puisse assumer en plus la direction des Gardelunes.
Son étonnement devait se lire sur son visage car, alors qu’ils reprenaient leur route, Gwendal expliqua :
« Je sais, c’est surprenant, mais l’on s’y fait. Figurez-vous que le capitaine des Mousquetaires, Jean-Armand de Tréville, a un frère jumeau, Octave. Peu de gens le savent, car il était fort pratique pour le capitaine des Mousquetaires d’être à deux endroits en même temps et le Roi trouvait amusant d’être un des seuls dans la confidence. Cependant, il y a six ans, une bombe alchimique a explosé au Louvre, défigurant Octave… Vous imaginez sans doute la suite. »

Ueli acquiesça. Il n’était pas encore en poste à Paris lorsque la bombe avait explosé, mais il avait entendu parler de l’affaire. Il s’agissait d’un attentat raté, à la suite duquel la Reine avait fait une fausse couche. Le Roi, voulant éviter que cela ne se reproduise, avait alors fondé le corps des Gardelunes. Et Ueli comprenait à présent qu’il en avait donné la charge à Octave de Tréville.

Ils arrivèrent rapidement au bureau de Tréville, lequel avait entre les mains la fameuse boîte scellée que les Gardelunes avaient trouvé dans la charrette.
« Kergariou a réussi à ouvrir la boîte, expliqua le capitaine.
– Et alors ? demanda de Floque.
– Elle contient une couronne de Manea, intervint Gwendal. C’est un objet magique qui rend fou. Elle est fabriquée au cours d’un processus complexe, mais on peut simplifier en disant qu’il faut prendre un couvre-chef et lui faire subir de longs rituels pour obtenir une chose qui, portée ne serait-ce qu’une heure, rend incurablement fou. Si elle est portée plus longtemps, elle finit par tuer. Celle-ci est une réplique exacte qu’il suffirait d’échanger avec l’originale…
– Leur but n’est donc pas de tuer le Roi, mais de le décrédibiliser, extrapola Ueli.
– Voir les deux, remarqua Cassagnes.
– Sauf que la cible n’est pas le Roi. »

Tous, sauf Gwendal, regardèrent Tréville avec étonnement et le capitaine ouvrit la boîte, leur présentant son contenu. Il ne s’agissait pas d’une couronne, mais d’une calotte rouge ; exacte réplique de celle portée quotidiennement par l’homme le plus influant de France.

*

Comme la seule, bien maigre, piste dont ils disposaient était le Marquis de la Valette, ils avaient décidé d’aller lui rendre visite. Cependant, pour éviter d’éveiller ses soupçons, ils s’étaient déguisés en Gardes du Cardinal et prétendraient avoir besoin d’un expert en magie pour ouvrir la fameuse boîte, réquisitionnée avec sa charrette lors d’un combat de rue illicite. L’excuse n’était pas très crédible, car le Cardinal avait ses propres experts, mais elle suffirait à parler au Marquis, et Ueli pourrait tout de suite dire s’il était l’un des hommes dont il entendait les voix.

En arrivant devant la propriété du Marquis, ils furent accueillis froidement par sa garde personnelle qui n’accepta qu’à contre-cœur de les laisser passer le portail. Ils purent ensuite traverser la moitié de la cours et virent trois cavaliers venir à leur rencontre ; celui du milieu était le Marquis.
« Halte, au nom du Cardinal ! » lança Floque en se mettant en travers de son chemin.

La Valette fit faire un détour à sa monture pour l’éviter, mais ne ralentit pas pour autant.
« Si son Eminence veut me voir, il peut me demander une audience en personne. »
Sur ce, le Marquis et ses deux suivants s’éloignèrent, ignorant les quatre faux Gardes du Cardinal. Mais ceux-ci ne firent pas mine de les suivre ; les trois Gardelunes s’étaient tournés vers Ueli et celui-ci avait hoché la tête, car la voix du Marquis était sans aucun doute possible une de celles qu’il entendait.

Un des gardes du Marquis postés au portail revint vers eux, probablement pour les prier de quitter les lieux, mais il fut devancé par un valet qui traversa la cour à petites foulées.
« Si ces messieurs les gardes veulent bien me suivre, » déclara-t-il avant de se retourner et de repartir vers la demeure.
Floque haussa les épaules et lui emboîta le pas, bien vite imité par Gwendal et Cassagnes. Ueli les suivit également, deux pas en arrière, et prit le temps de lever les yeux vers la demeure du Marquis, juste à temps pour voir qu’une femme en robe bleue les observait depuis une fenêtre de l’étage.

Le valet les fit entrer dans la demeure et les mena jusqu’à un petit salon, où ils furent rejoint par la femme en bleu qu’Ueli avait aperçu à la fenêtre et que le valet présenta comme la Marquise Inès de la Valette.
« J’espère que vous saurez pardonner la grossièreté de mon époux, commença la Marquise. Il n’a jamais été très appréciateur du travail fourni par les représentants de l’ordre. Enfin… Peut-être pourriez-vous me dire ce qui vous amène… ? »

Ueli n’étant qu’un invité sur cette mission, il préféra laisser les Gardelunes répondre et ce fut Cassagnes qui prit la parole :
« Madame la Marquise, commença-t-il avec une courbette. Nous avions à parler à votre époux, en effet. Il se trame des choses magiques dont nous ne pouvons vous donner le détail, mais qui requièrent un œil d’expert.
– Le Cardinal ne dispose-t-il pas de ses propres experts ? interrogea la Marquise.
– Certes madame, mais un second avis n’est jamais de trop. Et l’accueil qui nous a été réservé en votre demeure est bien plus agréable que celui que nous auraient fait, par exemple, les Gardelunes. »

Ueli dût retenir un soupir à l’évocation de la rivalité bien connue entre les régiments. Les Gardes du Cardinal et les Mousquetaires du Roi semblaient trouver normal de perdre leur temps à se quereller à la moindre occasion. Et comme les Gardelunes étaient tous d’anciens Mousquetaires, ils s’en prenaient également volontiers aux Gardes du Cardinal. Cette attitude semblait extrêmement puérile à Ueli et à ses camarades des Gardes Suisses qui restaient neutres dans cette querelle infantil.
La Marquise, pour sa part, sembla comprendre l’argument, bien qu’elle y répondit par une moue désapprobatrice.
« Je ne puis cependant que vous conseiller de vous adresser à quelqu’un d’autre. Les sentiments peu avenants de mon époux envers son Eminence pourraient le pousser à vous mentir.
– Oserions-nous vous demander quelques recommandations ? demanda Cassagnes.
– Je puis en tout cas vous dire d’éviter comme la peste les disciples de mon époux. Et surtout Montoire ; sa parvenue de favorite. »
La Marquise fit une pause, s’éventant légèrement pour se redonner une contenance, tant le seul nom de la favorite de son mari semblait a mettre hors d’elle. Elle reprit ensuite :
« Si vous cherchez un avis magique neutre, la meilleure chose à faire est encore de quitter Paris et d’aller poser la questions à un religieux. Je crois savoir que l’abbaye de Saint-Père-En-Vallée, à Chartes, abrite au moins deux magiciens ayant décidés de passer leur retraite dans les ordres. »

Le conseil était avisé et les quatre faux Gardes du Cardinal se retirèrent, n’ayant pas de bonne raison de pousser plus loin la conversation.

*

Une fois de retour à l’hôtel du Lion et débarrassés de leurs uniformes de Garde du Cardinal, ils se retrouvèrent tous les quatre dans une petite salle à manger où la gouvernante leur servit une collation. Tout en se restaurant, ils firent le point.

« Le Marquis est donc probablement un de nos conspirateurs, résuma Floque.
– Sans aucun doute, affirma Ueli qui était certain d’avoir bien reconnu sa voix.
– Bien, continua Floque. Reste à savoir si cette Montoire est dans l’affaire ou si la Marquise est simplement jalouse…
– Faustine d’Orbigny de Montoire, fille cadette du chevalier de Montoire et de la Vicomtesse d’Orbigny, est, selon toutes les rumeurs à leur sujet, la maîtresse du Marquis de la Valette, indiqua Cassagnes.
– Donc la Marquise est jalouse, décida Floque.
– Ce qui ne veut pas dire que mademoiselle de Montoire ne soit pas dans la conspiration, remarqua Cassagnes.
– Ni qu’elle en fasse partie, insista Floque.
– Tout cela ne nous avance pas beaucoup, » fit remarquer Gwendal. Tous approuvèrent et restèrent silencieux, réfléchissant au meilleure moyen de faire avancer la situation.

Pour Ueli, les seules solutions envisageables étaient, d’une part, d’essayer de parler à mademoiselle de Montoire pour voir si elle était la femme dont il entendait la voix et, d’autre part, de remonter la piste de la couronne de Manea. Le problème, en rencontrant la demoiselle, était que cela ne leur donnerait pas plus de preuve qu’ils n’en avaient à présent ; seule la parole d’Ueli s’opposerait à l’alibi sans doute solide que proposeraient les conspirateurs. Ce n’était donc probablement pas la meilleure des pistes. Restait la couronne…

« Et cette couronne de Manea, demanda Ueli, ne peut-on pas essayer de savoir qui l’a fabriquée et, surtout, commanditée ? »
Cassagnes le regarda avec l’expression mi-admirative mi-agacée de celui qui aurait aimé avoir eu cette idée plus tôt, mais Floque rejeta immédiatement la proposition.
« Cela prendrait des mois.
– Pas forcément, intervint Gwendal. Je dois pouvoir déterminer en tous cas où et quand elle a été fabriquée. Le qui sera peut-être un peu plus délicat, mais la plupart des magiciens ne sont pas très modestes, alors avec un peu de chance il aura signé son œuvre d’un manière qu’il pense subtile… Oui, je vais aller analyser ça tout de suite. »

*

Pendant que Gwendal analysait la couronne de Manea, Ueli, Floque et Cassagnes se rendirent au Louvre. Vêtus en gentilshommes, ils flânèrent dans les jardins jusqu’à trouver mademoiselle de Montoire et l’approchèrent suffisamment pour l’entendre parler avec une des suivantes de la Reine. Ueli n’eut aucun mal à reconnaître sa voix comme étant celle de la seule femme qu’il entendait dans sa tête. Ils ne l’approchèrent cependant pas, préférant éviter d’attiser ses soupçons.
Ils continuèrent de marcher dans les jardins du Louvre, écoutant les nobles qu’ils croisaient en espérant que l’un d’eux soit leur troisième conspirateur, mais sans succès.

Le lendemain après-midi, Ueli jouait aux cartes avec Floque et Cassagnes dans la petite salle à manger lorsque Gwendal surgit.
« Je l’ai trouvé ! » s’exclama-t-il immédiatement, un immense sourire éclairant son visage.
Ce sourire était d’ailleurs la seule chose qui fasse plaisir à voir chez le Gardelune ; les cheveux en bataille, les joues mal rasées, les yeux cernés et la tunique de travers, tout semblait indiquer que Gwendal n’avait pas dormi depuis qu’il s’était enfermé dans son laboratoire la veille en fin de matinée.
« Il est au Mans, précisa Gwendal. Qu’attendons-nous ? »

Ils prirent tout de même le temps de préparer leur expédition et ne quittèrent Paris que le matin suivant, partant à cheval à travers la campagne française. Ils s’arrêtèrent dans des relais routiers et repartirent au petit matin sans pousser leurs chevaux plus que nécessaire, car, leur cible ne les sachant pas à sa poursuite, ils n’étaient finalement pas si pressés.

Ils arrivèrent ainsi au Mans peu après midi le troisième jour et se rendirent immédiatement à la cathédrale Saint-Julien. En effet, Gwendal avait pu déterminer que la couronne avait été façonnée par un homme, âge d’environ cinquante ans, dont les initiales étaient R. L. et qui vivait près d’un important lieu de culte chrétien. Il leur fallait donc fouiller aux abords de la cathédrale et, s’ils ne trouvaient rien, chercher dans le quartier de l’abbaye Saint-Pierre de la Couture. Ils n’eurent cependant pas à se rendre à l’abbaye car une des enseignes de la place faisant face au parvis de la cathédrale proclamait fièrement “Richard Langlois, Grand Maître Magicien”.

Ils entrèrent dans la boutique, qui ressemblait quelque peu à une version rangée du laboratoire de Gwendal, et furent rapidement rejoint par un homme dans la cinquantaine qui sortait de l’arrière-boutique.
« Bonjour Messieurs, commença l’homme avec un sourire. Richard Langlois, à votre service.»
Son sourire disparut cependant très rapidement lorsqu’il remarqua l’uniforme des Gardelunes.
« La couronne de Manea ? devina Langlois avec résignation.
– Effectivement, répondit Floque.
– Je lui avais dit que ça ne pouvait pas marcher, soupira Langlois.
– Développez…
– Cette femme est venue il y a quelques mois avec une commande spéciale, beaucoup d’argent et des menaces. Je n’ai pas eu le choix…
– Vous auriez pu la dénoncer, remarqua Cassagnes.
– Je ne connais même pas son nom !
– Vous sauriez tout de même l’identifier ? demanda Ueli.
– J’imagine… Mais…
– Pas de “mais”, coupa Floque. Nous sommes quatre ; vous êtes seul. Vous allez nous suivre à Paris bien gentiment.
– À Paris ?! Mais je… »

Floque leva un sourcil tout en posant la main sur sa rapière. Cette manœuvre intimidante n’eut toutefois pas l’effet escompté, car Langlois eut un soudain sursaut de témérité.

« Je suis magicien, tout de même, déclara-t-il en gonflant le torse. Je pourrais me débarrasser de vous en un instant.
– Non vous ne pourriez pas, déclara Gwendal avec désinvolture. Je suis pratiquant des arcanes, moi aussi et j’ai analysé votre couronne de Manea… Vous êtes un piètre magicien, monsieur Langlois. Oh, c’est du bon travail, certes, mais sans aucune imagination. Vous avez suivit la recette de Circé à la virgule près. Et tout ce que je vois dans votre boutique va dans le même sens… Vous ne comprenez pas ce que vous faites et vous contentez d’appliquer les méthodes des autres… Je n’appellerais pas cela être un magicien et encore moins un “grand maître”.
– Comment osez-vous ? s’emporta Langlois. Jeune impétueux ! Je vais vous faire regretter ces paroles. »

Langlois se saisit alors d’une fiole qu’il avait à la ceinture et la brisa sur son bureau tout en commençant à psalmodier dans une espèce de variante de latin. Un liquide verdâtre se répandit et commença à s’élever en une vapeur qui semblait devenir de plus en plus dense à chaque parole de Langlois.
Floque commença à dégainer sa rapière, mais Gwendal l’arrêta d’une main sur son épaule.
« Je m’en occupe, » déclara tranquillement le Breton.

La vapeur verdâtre semblait à présent solide et prenait la forme d’un serpent, se dressant prêt à attaquer. La chose était impressionnante, mais Gwendal ne semblait pas s’en soucier. Il leva une main et parla dans une langue étrange, à la fois gutturale et mélodieuse, qui n’était ni celle qu’avait utilisé Langlois, ni celle que parlait les voix des conspirateur dans la tête d’Ueli. Quelle que fut ce language, elle produisit l’effet voulu car le serpent s’enroula autour de Langlois, l’enserrant dans ses anneaux de fumée.
Paniqué, Langlois essaya de se débattre, devenant de plus en plus rouge. Gwendal finit par le prendre en pitié et, d’un dernier mot, fit disparaitre le serpent.
« Comme je le disais, vous ne faites pas le poids, » commenta-t-il simplement.
Langlois lui lança un regard haineux mais ne chercha plus à s’enfuir.

Ils fut décidé que Floque et Cassagnes escorteraient Langlois chez lui pour qu’il fasse son sac. Ueli ne compris pas tout de suite pourquoi Gwendal, qui semblait pourtant le plus qualifié pour contenir Langlois si celui-ci décidait de se montrer à nouveau récalcitrant, ne s’en chargeait pas. Cependant dès qu’ils furent tous les trois sortis, Gwendal se laissa tomber au sol, s’appuyant contre le bureau de Langlois.
« Gwendal ! s’exclama Ueli en s’agenouillant à ses côtés. Que ce passe-t-il ?
– Ce n’est rien, le rassura le Gardelune. Juste le contrecoup de la magie. Ce genre de choses est bien plus épuisant qu’il n’y parait. J’aurai été bien moins fatigué en brisant simplement son sortilège, mais il valait mieux lui montrer tout de suite qu’il n’est pas à la hauteur. »

Ueli réalisa alors que Floque et Cassagnes devaient connaître les limites de leur camarade savoir et avaient volontairement éloigné Langlois pour qu’il ne s’en aperçoive pas.
« Ne vous en faites pas ; j’ai l’habitude d’être fatigué, » déclara encore Gwendal. Il semblait en effet moins fatigué que la première fois qu’Ueli l’avait rencontré, mais le Garde Suisse n’était pas certain que cela soit une bonne chose.

Lisant peut-être l’inquiétude d’Ueli dans son attitude, Gwendal lui prit la main et la serra doucement dans la sienne.
« Vous n’avez pas besoin de vous en faire pour moi, insista-t-il bravement.
– Vous ne pouvez pas m’en empêcher, » répondit le Garde Suisse en serrant en retour la main du Breton.
Le sourire qu’eut Gwendal en réponse était si radieux qu’Ueli ne pu se retenir de l’embrasser.

*

Une fois de retour à Paris, Octave de Tréville leur arrangea une entrevue directe avec le Cardinal de Richelieu, auquel ils expliquèrent tout, lui présentant Langlois et lui remettant la couronne de Manea. Trois jours plus tard, le Marquis de la Valette et la demoiselle de Montoire étaient arrêtés et, espérant une diminution de leur sentence, ils livrèrent bien vite leur troisième comparse : l’Abbé Constant de Nazaire, qui espérait être le prochain Cardinal. Ils dénoncèrent également le Garde Suisse qu’ils avaient soudoyé pour avoir la liste des gardes en poste lors de leur petit rituel et celui-ci fut renvoyé du régiment et jeté en prison. Cela ne ferait bien sûr pas revenir Andreas et Thomas, mais au moins justice avait-elle été rendue.

Une fois tous les conspirateurs hors d’état de nuire, Ueli put ainsi être débarassé un sortilège qui le liait aux trois conspirateurs et il regagna son régiment avec la triste certitude qu’il ne revérait probablement jamais Gwendal.

*

Deux semaines après cette affaire, alors qu’il était de garde dans les jardins du Louvre, Ueli vit le lieutenant Stämfli et son camarade Hans venir vers lui.
« Fleckenstern, vous allez me suivre, déclara le lieutenant. Solenthaler vous remplacera. »
Surpris, Ueli obéit, non sans échanger un regard avec Hans, lequel ne semblait cependant pas plus au courant que lui.

Ueli suivit le lieutenant dans le Louvre, jusqu’à une salle devant la porte de laquelle le gradé s’arrêta.
« Il veut vous voir seul à seul, » déclara-t-il en faisant signe à Ueli d’entrer.
Ne sachant toujours pas de quoi il s’agissait, Ueli obéit et, alors que la porte se fermait derrière lui, il vit qu’un homme l’attendait. Cet homme n’était nul autre que le Cardinal de Richelieu.

« Fleckenstern, c’est bien cela ? demanda le Cardinal en guise de préambule.
– Oui, votre Eminence, répondit Ueli.
– Je tenais à vous remercier.
– Je n’ai fait que mon devoir.
– Balivernes. Votre devoir aurait été d’informer votre supérieur, lequel aurait fait en sorte que vous n’entendiez plus ces voix et soyez à nouveau opérationnel aussi vite que possible. Et lui aussi n’aurait fait que son devoir, bien sûr. Or vous avez fait plus que votre devoir ; vous avez été curieux. Ce n’est pourtant pas la meilleure des qualités pour un Garde Suisse. »
Ueli se tut, peu sûr de ce qu’il convenait de répondre.

« D’où venez-vous, Fleckenstern ? » demanda le Cardinal en changeant soudain de sujet.
Pris au dépourvu, le Garde Suisse répondit cependant :
« De la vallée du Wulfstein, votre Eminence.
– Vous n’êtes pas noble, n’est-ce pas ?
– Non, votre Eminence. Mais mes ancêtres l’étaient, avant la guerre de Souabe.
– Je vois, fit le Cardinal en hochant la tête. Et que pensez-vous de la rivalité entre mes Gardes et les Mousquetaires ? »
La question pris une nouvelle fois Ueli par surprise, mais la réponse était facile :
« Je trouve cela puérile, déclara-t-il. Les deux régiments servent la France et leurs spécificités les rendent complémentaires. »

Le Cardinal sourit.
« On m’avait dit que vous étiez un excellent élément ; je vois qu’on ne m’a pas menti. C’est en effet la France que nous servons tous. Et c’est pour son bien que je vais vous faire une proposition qui défie le protocole… Que diriez-vous de devenir Gardelune ? »

*

Ueli leva les yeux du paquetage qu’il finissait de défaire en entendant la porte de sa nouvelle chambre s’ouvrir.
« Bien installé ? » lui demanda Gwendal en entrant. Ueli acquiesça et reprit son rangement alors que Gwendal traversait la petite pièce pour venir s’asseoir sur le lit.
« Je voulais vous présenter aux autres mais ils sont tous en mission, expliqua le Breton. Une équipe escorte l’ambassadeur de Suède et l’autre est coincée dans l’Autre-Monde à combattre des démons… »
Ueli eut une expression de surprise en entendant cela, mais Gwendal se méprit sur la source de son étonnement.
« Oui, je sais, nous ne sommes guère nombreux. Mais le capitaine est allé voir son frère. Il a potentiellement trois ou quatre Mousquetaires à nous transférer. D’excellents éléments, parait-il. »

Ueli acquiesça et décida qu’il serait toujours temps plus tard de se renseigner sur l’Autre-Monde et les démons. En effet, Gwendal était à cet instant bien plus intéressant que n’importe quelle discussion ; le Gardelune était à moitié allongé sur le lit d’Ueli, sa chemise ouverte et ses cheveux en bataille une invitation à la débauche. Il ne semblait d’ailleurs pas en être conscient, car il continuait à parler :
« Le capitaine est donc avec son frère, les autres en mission… Restent Arsène qui est allé rendre visite à sa sœur et Donatien qui est allé réciter de la poésie à sa fiancée. Et ce n’est pas un euphémisme ; ils font vraiment des concours de mémorisation de poèmes. »

Ueli secoua la tête, amusé, et vint s’asseoir à côté de Gwendal, posant une main sur sa cuisse. Le Breton leva vers lui son regard noisette brillant de malice.

« Je parle trop ?
– Vous parlez trop, confirma Ueli.
– Alors faites moi taire… »

Et c’est exactement ce qu’il fit.

Fin


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